La kakistocratie ou le management par l’incompétence

En un clin d'œil

Nous évoluons dans un monde du travail où les maîtres mots sont compétences, réussite, dépassement de soi, engagement, exigence, performance, responsabilité. Et pourtant, très régulièrement, nous rencontrons des dirigeants, des managers qui sont mauvais, incompétents. C’est le management par les pires, la kakistocratie.

Décryptage.

La vie professionnelle est fondée théoriquement sur la compétence, mais dans la réalité ?

Notre vision de la vie professionnelle est construite sur une hypothèse forte : on progresse professionnellement quand on est bon, compétent, formé, en pleine adéquation avec son emploi.

Nous visons donc l’excellence d’abord dans nos études, puis dans notre vie professionnelle.

Pourtant, nous observons régulièrement que cette règle de la compétence est loin d’être obligatoire. Des dirigeants, des cadres, des managers sont, de l’avis général, incompétents. On peut alors légitimement s’interroger sur comment ils (ou elles) ont pu gravir les échelons alors qu’il est évident qu’ils ne sont pas à la hauteur, et ne l’ont peut-être jamais été pour certains.

Une autre interrogation arrive vite : comment restent-ils en poste alors que leurs décisions, leurs comportements, leur management mettent potentiellement en danger l’organisation ?

Très peu d’organisations échappent au phénomène de cette promotion par l’incompétence.

Les kakistocraties : le pouvoir des pires

Il y a des organisations où la promotion par l’incompétence est la règle. Ces organisations sont dirigées par des mauvais. On les désigne par le mot de kakistocratie, du grec kakistos : le pire et kratos : le pouvoir. On parle aussi d’idiocratie pour désigner une société qui valorise et récompense les gens en fonction de leur manque d’intelligence.

Comment fonctionne une kakistocratie ? Est-ce un choix ? Comment la met-on en œuvre ?

Un chercheur italien Diego Gambetta nous apporte des réponses en conduisant l’analyse d’une organisation très particulière : la Mafia. Il élargit ensuite avec Hervé Dumez dans un article de Gérer et Comprendre de 2006 la description à une autre organisation qu’est l’Université. L’article s’intitule d’ailleurs : ‘La valeur de l’incompétence : de la mafia tout court à la mafia universitaire : une approche méthodologique”.

Ils identifient 3 explications majeures :

Donner du pouvoir aux mauvais pour créer de la dette

En effet, quand vous récompensez un bon, en le promouvant ou en élargissant ses responsabilités, ou en le payant mieux, il estime que c’est une juste reconnaissance de ses talents et ne sera nullement enclin à la reconnaissance ou à la loyauté. Alors qu’en récompensant un mauvais, on crée une dette, qui garantit un ascendant sur le long terme à celui qui a fait ce choix.

En prenant l’exemple de l’Université, Gambetta et Dumez montrent combien les dispositifs sont en place pour que les “mandarins” puissent placer non pas d’excellents candidats mais bien leurs « poulains », créant ainsi la dette.

L’incompétence pour ne pas faire peur.

Gambetta s’appuie sur l’analyse de centaines de procès-verbaux de mafieux pour cette affirmation. En effet, lors de leurs procès, les mafieux mettent systématiquement en avant leur incompétence. Individuellement comme d’un point de vue collectif, ils se déclarent incompétents dans les activités de ceux qu’ils “protègent” ; en cela, ils rassurent car s’ils continuent à racketter, ils ne prendront pas leur place faute de connaissances suffisantes ?

Les commissions de recrutement universitaires vont ainsi collaborer pour que soient retenus non pas des bons ou des très bons, mais des connus, appréciés, et qui ne feront pas peur en termes d’exigence et de puissance de travail.

La promotion par l’incompétence est la démonstration qu’on ne peut rien faire sans le système

Promouvoir par l’incompétence est la démonstration qu’on ne peut rien sans le système. Les qualités individuelles ne sont pas prises en compte, au profit des relations, des services rendus et surtout des services à rendre.

Ces organisations tiennent alors par la dette. Le critère n’est pas d’être bon, mais bien d’être loyal. Les kakistocraties nient les qualités individuelles au profit de dispositifs collectifs. Ce qui est important est que l’ensemble tienne et se perpétue, même si c’est au détriment de la performance globale et du développement.

(1) Diego Gambetta, « Crimes and Signes – Cracking the codes of the underworld » Princeton NF, Princeton University Press, 2006

http://www.annales.org/gc/2006/gc85/gambetta.pdfRepris et discuté par Hervé Dumez  in « La valeur de l’incompétence : de la mafia tout court à la mafia universitaire : une approche méthodologique », Gérer et Comprendre, Septembre 2006 n°85

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